Brasilia_Hong-Kong_Kyoto

passé (Brasilia)

Au sortir de la cité, il y avait cet endroit

Zone soudainement plate, subitement vide, à perte de vue, où la terre virait au rouge ; juste après l’artère périphérique

Chaque jour, je franchissais la route, je m’asseyais là, au bord de cette brutale interruption de la ville

Face au désert, j’entendais derrière moi le trafic sans pause

Ce bruit dans mon dos, bruit tout proche, comme intérieur (on n’entend rien des bruits du dedans du corps, sinon on devient fou), se mutait au fil des heures en rumeur lointaine, absorbée par l’étendue  devant moi

La poussière sur moi, la poussière gagnée pendant ma traversée de la ville-dominos, poussière issue de l’effritement des tours symétriques, poussière blanche ; comme chaque jour elle se détachait de moi assis ; poudre_brume pour un temps au-dessus de l’ocre désertique

Mes yeux se dissolvaient en elle, la suivaient dans le rouge

Souvent, je me voyais, comme on voit quelqu’un d’autre, marcher sur la ligne cramée de l’horizon, au bord du plat, à la limite ; petit individu sans sac, sans chariot, sans autre charge que lui-même

Je me disais : « C’est un rêve. Mon rêve d’être ici. Je me rêve, venu ici pour entendre la ville à l’intérieur de moi, devenue mon bruit ; mon rêve de devenir fou, sans autre charge que moi-même ; ce rêve de me voir, fou, longeant la ligne cramée, la ville dans mon dos, entre mes omoplates, comme un couteau»

présent (Hong-Kong)

vent, ici

vent, ici

trombes

aucun parapluie ne tient

moi non plus

vent

fait bouger la ville, ce qui dans la ville peut bouger

arbres, tuiles, poubelles bougent, par le vent

Moi je ne bouge pas

Ceux que je croise non plus

nous marchons

marcher ici

ce n’est pas bouger

c’est tenir contre

si je me laisse un temps faire

si je bouge avec le vent

je m’envole, tuile

je tombe, arbre

je me vide, poubelle renversée

si je me laisse un temps faire

je ne marche plus

c’est l’endroit du vent

construit parmi le vent

ici, rien ne tient sous les trombes

ici

vent dans les narines

je respire à l’envers

vent

il respire en moi

ce que j’expire revient en moi

contraint  par le vent

futur (Kyoto)

            Bientôt, à force d’y obstiner mon regard, je finirai par percevoir cet endroit comme un plan, un assemblage de lignes, de points, de séquences ; un bégaiement en deux dimensions

Il n’y aura plus de volumes, plus de soubassements, de ruelles pour fuir ; plus de vue sur les chambres par les croisées ouvertes

Je ne saisirai plus les détails, les aspérités, les effondrements, les empreintes, les signatures laissées sur les murs, la nature de ce qui coule le long des trottoirs

Quand cela arrivera, quand je verrai cela, ce sera le soir, en naviguant le long du fleuve

J’en serai rendu là au fil de l’eau

L’agencement des lignes se fondra dans le bleu, les lumières ne porteront plus d’ombres sur l’aplat de la ville

Lumières_taches, posées sur la surface

Plane nuit défilant sous mes yeux

Ville bleue du soir qui tombe

Ville_nuit sans profondeur

Ville_plan privée d’indication, sans relief, sans itinéraire

Quand j’en serai là, frère, je t’écrirai de nouveau

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